COUP DE CŒUR   NIEK VAN DE STEEG
Niek van de Steeg, L'esthétique de la machine à café

L’esthétique de la machine à café
jusqu’au 12 juillet | Galerie SMP | 31 rue Consolat | Marseille 01 | 04 91 64 74 46 | www.s-m-p.org
 

L ’un des points de départ du projet présenté à la galerie SMP par Niek van de Steeg lui est apparu à la vue du logo d’un paquet de café, sur lequel les projections de l’exotisme sont indissociables de l’imaginaire colonial. On y voit une jeune femme des îles aux seins nus tenant dans ses mains un grain de café géant, établissant une lourde association entre désir, plaisir psychoactif de la caféine et consommation. À l’image de ses projets antérieurs, cet artiste d’origine hollandaise s’engage dans une entreprise de déconstruction des codes et représentations liés à la sphère économique. Pour cela, il emprunte le plus souvent les stratégies de l’appropriation et du détournement qui ont dominé les pratiques artistiques des années 90. Sur des étagères placées au milieu de la galerie, il dispose ainsi une énorme quantité de paquets de café Massa venant nourrir en permanence une machine à café. Pendant toute la durée de l’exposition, celle-ci devient une machine à peindre : des tableaux immaculés au format carré, placés tout autour de la salle, sont successivement posés sous la fontaine à café et raccrochés au mur après avoir épongé des tonalités châtain. Dans la recherche de Niek van de Steeg, plutôt qu’une pratique ironique de la peinture, il s’agit d'entraîner certains standards artistiques (le monochrome ou la peinture figurative) dans un territoire géopolitique. Les couleurs sont ici investies d’un pouvoir et organisent le parcours même dans la galerie : on passe des monochromes blancs à la matière grise d’une zone de documentation. Là, Niek van de Steeg transforme ses toiles-écrans en tableau noir où il dessine à la craie le projet de la Petite Maison de la Matière Première. C’est une sorte d’étrange villa moderniste, structuré par des panneaux dont le format correspond aux tableaux exposés dans la galerie. «Une maison avec des murs d’images, plongée dans un travail permanent d’accrochage». L’intérêt de l’artiste pour les matières premières concerne leur rôle dans la modélisation d’une «fonction» pour certaines régions du monde, tout comme leur devenir en tant que marques déposées. Dans le contexte de la galerie, le café est utilisé comme ready-made, à l’image d’un Duchamp «signant des matières premières avec un logo». La fin de l’exposition avance progressivement vers la pénombre, où un trou noir au milieu d’une table ronde semble vouloir engloutir les portraits disposés autour représentant les dirigeants des principales puissances économiques mondiales. C’est une conclusion qui emprunte un peu facilement les traits de la dénonciation, nous empêchant presque de prêter attention à la dimension grotesque de ces dessins à la craie, à mi-chemin de la caricature et de la peinture pour touristes.
   
ALICE ANDERSON

Miroir Miroir - La traversée des apparences

(En partenariat avec les musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes & la Villa Arson)
jusqu’au 23 août | FRAC - Fonds Régional d'Art Contemporain PACA |
1 place Francis Chirat | Marseille 02 | 04 91 91 27 55 | www.fracpaca.org
 
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Le travail d’Alice Anderson, qui revisite la tradition des contes populaires, a souvent été l’objet d’interprétations psychanalytiques, allant du complexe d’Œdipe au stade du miroir dans la formation du sujet (qui est l’une des résonances du titre de l’exposition). Plutôt que de chercher à l'infini dans la mémoire un événement premier, originel, qui permettrait de faire une lecture de sa propre identité, ou de fouiller une explication ou une vérification dans le récit biographique, on peut toujours préférer une analyse plus structurelle de son travail. Alice Anderson s’inscrit alors dans un rapport actif à une certaine histoire du conte, dont la forme orale a été retransmise et reformulée constamment par les femmes, avant de trouver la fixité de l’écriture et les fins morales déterminées par des auteurs masculins. «Le fait de se réapproprier par l’image un conte littéraire constitue en soi un geste subversif et libératoire», dit Maud Jacquin à propos de l’artiste. Cette réécriture peut d’ailleurs dépasser le seul positionnement féministe pour s’aventurer sur les zones plus radicales de la déconstruction du genre, introduisant un trouble dans la construction des identités sexuelles. Ainsi, dans la vidéo Bluebeard le personnage de Barbe Bleue est incarné par une femme, déplaçant les enjeux du conte sur un territoire plus schizophrène de dédoublement de soi à l'intérieur de processus d’identification contradictoires. La réécriture proposée par l’artiste transforme néanmoins ce récit initiatique lié habituellement à la peur de la sexualité, en conte oedipien sur la rupture primordiale avec la mère. C’est une constance dans l’ensemble du travail d’Alice Anderson, qui situe la plupart de ses questionnements à l’endroit des rapports familiaux, faisant disparaître le rôle des contes traditionnels dans l’apprentissage implicite de la sexualité. Son travail sur les figures archétypales du conte, dont les traits psychologiques sont toujours accentués, n’échappe pas toujours au piège réducteur des stéréotypes (comme c’est le cas de la vidéo Souffler n’est pas jouer). Si d’un point de vue de la structure narrative, l’artiste exploite des modalités non linéaires qui se rapprochent du fonctionnement de la mémoire ou du rêve (allers-retours temporels, boucles, refus de la causalité), la traduction formelle de ses vidéos, plutôt classique et basée sur des procédés d’identification du spectateur aux personnages, semble parfois faire l'impasse sur la réflexion apportée par le champ cinématographique à la syntaxe des images.
Sommaire : Alice Anderson, La femme qui se vit disparaître, 2006
film couleur 8’, Anna Leska Films, C.N.A.P.
© Alice Anderson, courtesy Yvon Lambert Paris
   
LA GÉNÉRALE

On est tellement bien...
Hugues Allamargot, Rada Boukova, Benjamin Bruneau, David Cousinard & Sarah Fauguet, Aymeric Ebrard, Dominique Forest, Sylvain Gelinotte, Jérôme Guigue, Olivier Nourisson
jusqu'au 17 juin | Galerie de la Friche La Belle de Mai | 41 rue Jobin | Marseille 03 | 04 95 04 95 01 |
www.asterides.org

 
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Malgré toutes les restructurations internes de la Friche (la dernière concerne le projet de réaménagement du site et de la galerie par Patrick Bouchain), il continue d’y planer une certaine atmosphère de parking où viennent se garer des œuvres. Cette rugosité accidentée du lieu d’exposition, semble d’ailleurs trouver un écho dans certaines œuvres exposés actuellement : la légère impression, mais persistante, d’un sol crasseux qui se colle aux pieds (Space Pégant de Jérôme Guigue) ou les moteurs de bagnole dépecés, peints avec leur huile même par Sylvain Gelinotte. A côté, trois énormes peintures d’Hughes Allamargot s’avèrent être des carrosseries en noir Ferrari, laissées reluisantes (contrairement à l’habitude de l’artiste, plutôt mitrailleur) et recouvertes d’un motif de cible qui fonctionne, selon l’artiste, comme le point centrifuge d’une porte réfléchissante n’ouvrant finalement que sur l’espace même où l’on est (Les cercles infernaux). Rien ne nous interdit d’y reconnaître, plus modérément, un flirt esthétique entre Bertrand Lavier et Ugo Rondidone. Cet œil du cyclone renvoie à d’autres motifs persistants de l’exposition, du choc sismique à la tectonique des plaques culturelles. Sur un mur, Rada Boukova semble retranscrire les variations d’un sismographe pour donner à voir, finalement, à la façon d’un oscillogramme, la traduction visuelle d’une voix énonçant le titre de l’exposition, plutôt insignifiant. Son système de traduction graphique se prolonge dans le volume : sous le tapis déroulé au sol s’abrite une montagne accidentée s’avérant être la courbe des délits criminels au cours d’une année («marcher dessus n’exclut pas que l’on s’y prenne les pieds»). Prolongeant les indices d’accident, David Cousinard & Sarah Fauguet font s’écraser un balcon au sol, à l’image d’un élément de décor éjecté d’un film catastrophe. C’est dans cet univers renversé que naviguent aussi les peintures de Benjamin Bruneau, faisant cohabiter des univers culturels contradictoires et des échelles incongrues, sorte de guerre des mondes dans le backstage d’un studio de cinéma. Tandis que les dessins de Dominique Forest font sauter la surveillance du langage, partagés entre désir d’autarcie et mélancolie sexuelle. Aymeric Ebrard a discrètement introduit dans l’espace les numéros correspondant à la suite de Fibonacci, sans que l’on puisse identifier s’il s’agit d’un jeu de piste ou de numéros de porte sans entrée, dont on trouve cependant un porte-clés armé de menottes. La performance d’Olivier Nourrisson proposait une analyse politique d’images médiatisées, sans chercher à les extraire de leur flux contradictoire – un rappel du socle d’idées politiques qui réunit ces artistes au sein de La Générale à Paris (www.lagenerale.org), précieux espace de travail et lieu d’expositions qu’on a cependant connu plus inspiré qu’ici dans les choix et le dialogue entre les œuvres.
   
AÏCHA HAMU


Aïcha Hamu, HYPHEN (1), 2008, empreintes d'images sur transcryl entre 2 plaques de verre encadrées

HOOLOOMOOLOO ou une île en duplex

jusqu'au 14 juin | VF Galerie | 15 boulevard Montricher | Marseille 01 |
06 08 52 94 17 | 04 91 50 87 62 | 06 14 14 58 81 | www.vfgalerie.com

 
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Face à l’énergie démoniaque d’un concert rock que peut bien déclencher l’expérience d’une exposition ? Celle-ci circonscrit le plus souvent les pulsions, cadre les postures, écarte le narcissisme performatif, cherche à limiter les dégâts du lyrisme, de la tragédie ou du pathos et interdit la transe. Aïcha Hamu semble le signaler avec une certaine ironie, mettant en scène un élégant salon bourgeois à la VF Galerie, où un lustre composé de guirlandes de pop corn rejoint un fond de décor aux motifs de papier peint. La perturbation agit ensuite, quand on s’approche des tableaux translucides apposés à ce mur pour y identifier quelques personnages en état de transe, où le plaisir semble être indissociable du danger. Cet état modifié de la conscience, autant vécu que suggéré, pratiqué lors de cérémonies de certaines communautés africaines ou des Indiens d’Amérique, a trouvé une correspondance actuelle dans l’expérience d’une rave party stimulée par des drogues hallucinogènes. Ces sourcières aux yeux révulsés, ou les suppliciées en convulsion de désir, transforment rapidement le décor en savane : le motif amplifié du papier peint devient une végétation luxuriante, le lustre se transforme en emmêlement de lianes. Le titre de l’exposition, Hooloomooloo ou une île en duplex, rend d’ailleurs explicite cette ambivalence, entre communauté de blessés et luxe des tropiques. L’île d’Hooloomooloo, du roman de Melville, réunit des infirmes qui ne reconnaissent pas entre eux des critères établis de beauté ou de laideur. Cet ensemble d’images, l’éloignant des dessins à l’henné ou sur satin, rejoint une série précédente, parmi les plus inhabituelles de l’artiste, où des figures féminines, d’Ulrich Meinhof aux soeurs Papin, dessinent un scénario lié à la «falsification de l’histoire». La mythologie des Etats Unis semble traverser les autres œuvres, piégeant les stratégies du pop art dans un envers meurtrier. La photo souriante des Kennedy arrivant à l’aéroport de Dallas est ici brodée sur la banquette de la fameuse Lincoln où se trouve déjà creusé l'impact des balles, tandis qu'une image en basse définition de cheers leaders est interceptée par des pompons rouge sang. Mais c’est finalement un riff de guitare équivoque, croisant l’espace par intervalles, qui fait le plus froid dans le dos : s’agit-il d’un groupe noise expérimental ou bien du grésillement d’une chaise électrique ?
   
MARIE BOVO, LAURENT LE FORBAN



Vernissage jeudi 29 mai à 18h | du 29 mai au 5 juillet | Galerie Porte Avion | 96 boulevard de la Libération | Marseille 04 | 04 91 33 52 00 | www.galerieporteavion.org

 
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Après avoir transformé des journaux internationaux en brasiers dans sa dernière exposition aux Ateliers d’Artistes, Marie Bovo entreprend maintenant la construction de châteaux de livres empilés, pour ensuite mieux anticiper leur chute. Ces deux dernières séries photographiques semblent vouloir rattraper un instant furtif, des mouvements presque fantomatiques, accentués par des fonds noirs qui isolent l’événement. Au départ de ce nouveau projet, l’artiste a réunit l’ensemble de sa bibliothèque pour échafauder des architectures mentales, dans un principe d'accumulation où cohabitent des livres de poche et des guides touristiques, des romans policiers et des livres d’art – une tour de Babel qui veut éprouver jusqu’où elle peut s’élever. La chute est attendue, tant l’artiste cherche à saisir le seuil de l’équilibre : pourtant, l’écoulement est ici une dynamique, une trace lumineuse plutôt qu’une ruine. Dans l’espace de la galerie, le dialogue avec le travail de Laurent Le Forban cherche à créer un jeu de tensions entre la chute et la violence de l’écrasement. Il occupe l’espace avec une installation de postes radios tirés par des élastiques selon le principe de la catapulte. Le potentiel performatif reste actif y compris dans l’immobilité, jusqu’à ce que l’artiste organise la destruction de ces émetteurs devenus projectiles : au vacarme sonore du monde émis par les ondes hertziennes suivra alors un silence brutal.
   
LA COLLECTION DU MAC


Peintures d'Ed Pasché  (à gauche) et Peter Halley (à droite), sculpture de Paul Thek
© V. Ecochard

La Collection du [mac] / Steiner et l’aventure du design
jusqu'au 21 septembre | [mac] musée d'art contemporain | 69 avenue de Haïfa | Marseille 08 | 04 91 25 01 07

 
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La dernière exposition du Musée d’Art Contemporain rend explicite la situation plus que critique dans laquelle sont plongés les Musées de la Ville, face aux choix menés par une direction générale des Musées incapable de proposer une vision et un programme. L’argument ultime pour justifier cette situation est inévitablement la limitation des budgets, mais la question à se poser véritablement, concerne l’absence d’une réelle volonté politique qui permettrait d’envisager une restructuration du système de financement des Musées (en l’élargissant, par exemple, aux autres collectivités). L’actuelle politique semble privilégier l’organisation biennale d’un «grand événement» qui est en train de rendre exsangue une dynamique de programmation soutenue et cohérente, tout en épuisant la capacité de chacun des directeurs à mener des projets. Le Mac semble traverser son annus horribilis, après avoir réussi, malgré les difficultés, à mettre en place quelques expositions marquantes ces dernières années. L’exposition «itinérante» de Steiner, l’éditeur de mobilier design, est une occasion incroyablement ratée de créer un dialogue pertinent entre l’art contemporain et le design. Là, on reste au niveau de l’exposition promotionnelle d'entreprise, ce qui n’est pas sans poser problème sur le rôle de l’institution dans le rapport au secteur privé. Ce paradoxe est d’ailleurs manifeste dans le fait que les chaises Steiner s’appuient sur l’autorité du socle, quand, par exemple, l’oeuvre de Michelangelo Pistoletto (présentée dans le cadre de la collection) présente à même le sol un ensemble de chaises venues de chaque pays entourant la mer Méditerranée, qui prend ici la forme d’une table-miroir. La thématique du Recyclage proposée par la candidature à la capitale européenne de la culture en 2013, dans le cadre d’une opération conjointe entre différentes structures à Marseille, s'avère être un simple prétexte à réunir l’impressionnante richesse de la collection du Musée qui mérite, à elle seule, le détour. Dès l’entrée, Anita Molinero extrait des «effets spéciaux» de la matière plastique, dans une suspension dramatique de poubelles déformées. Ensuite, certaines oeuvres nous renvoient à l’histoire même des expositions du musée, lui ayant dessiné une identité singulière au fil du temps (Franz West, Paul Thek, Dieter Roth ou un ensemble d’artistes réunis dans L’art au corps). Malgré des regroupements classiques par mouvements (Supports-Surfaces, Nouveau Réalisme, Figuration Narrative, Fluxus) d’où s’en détache une très belle salle dédiée aux interventions dans le paysage (Smithson, Oppenheim, Burden, Matta Clark), on y trouvera des oeuvres inattendues (le tombeau d’un monarque devenu l'aire de jeu d’un roller coaster, dans Looping d’Hervé Paraponaris) et des fulgurances enjouées (l’étendoir à peintures de Noël Dolla).