COUP DE CŒUR   FAITES VOS JE


Devils Tower 2
, David Vincent, 1995, Installation, 110 x 145 x 180 cm, collection du Frac Languedoc Roussillon

vernissage samedi 5 juillet
|18h30 Soirée Sosie | 21h00 | Petit Pavillon | 54 corniche Kennedy |
8 juillet - 13 septembre |
fermée du 12 au 26 août |
galerie de la Friche Belle de Mai |
41 rue jobin | Marseille 3e |
04 95 04 95 94 |
www.sextantetplus.org

 

Plongés dans le noir d’un hangar de la Friche, on aperçoit un pupitre de chef d’orchestre. L'orchestre précisément s’avère invisible, réduit à l’échelle d’un tableau magnétique, sur lequel on peut choisir de faire « jouer » l’une des quinze versions de l’opéra Norma de Bellini. Il ne s’agit plus de synchroniser tous les éléments d’un orchestre, mais de procéder comme un dj à la démultiplication des variations possibles autour d’une même matrice. Ou s’agirait-il d’un autoportrait de l’artiste ? Norma Jeane, artiste dont le nom est celui qui avait été abandonné par la plus célèbre blonde de l’histoire du cinéma, reste un mystère, à l’âge et au sexe indéfinis, nourrissant son identité des rumeurs et des projections fantaisistes qui l’entourent. Cette stratégie de la dispersion, du dédoublement permanent, est au centre de Faites vos je, l’exposition d’été de Sextant et plus. Travestissements, pseudonymes, doubles, vrais-faux collectifs d’artistes, semblent ici répondre autant au désir de multiplier les possibles d’une seule biographie, qu’à une stratégie de sabotage du sacro-saint statut de l’auteur. Plutôt que de fantasmer une « quête de soi » au bout de laquelle il y aurait une quelconque essence ou vérité, ces artistes envisagent l’identité comme un projet en devenir, dans une perspective performative de jeu de rôle(s), ou encore comme une stratégie politique de dissémination permettant d’échapper au fichage généralisé (y compris artistique). Dans ce cadre, ne pouvait évidemment pas manquer au rendez-vous l’artiste aux mille masques, Paul Devautour, l’un des plus discrètement influents des années 90. Il apparaît « sous » l’identité de trois artistes invités : de la « boîte noire » du Cercle Ramo Nash (nous invitant à un dialogue informatique avec Sowana, l’« artiste artificielle ») à Alexandre Lenoir, sculpteur qui s’épargne la fatigue d’exposer pour ne garder que des photos de ses projets (aussitôt prêtes à être publiées dans des revues ou catalogues), en passant par la Devil Tower fabriquée en purée par David Vincent. Les collectifs d’artistes, vrais ou faux, sillonnent aussi l’exposition. Au moment où Présence Panchounette s’accorde une rétrospective après avoir longuement résisté à toute forme de « récupération » sous forme de bilan, il est significatif que les groupes ici exposés aient délaissé la recherche d’une prétendue extériorité au « système » pour fonctionner comme un virus à partir du centre. Au risque, cependant, de s’y perdre. Reena Spaulings, fameuse artiste-galeriste (fictive) installée à New York, dont la radicalité de la réflexion théorique a croisé le chemin d’un marché de l’art avide de statements, tout comme le duo Claire Fontaine, avec qui ils ont souvent collaboré, font désormais face aux mêmes critiques concernant leurs contradictions internes. Si révolution peut-il y avoir dans le contexte de l’exposition, le plus probable c’est qu’elle se manifeste d’abord à travers les formes. Certains artistes signent en nom propre, à l’exemple de Sylvie Réno et Edouard Levé, pour ensuite mieux brouiller les cartes. L’installation d’Eric Duyckaerts donne à voir un mannequin ventriloque en train de recevoir une leçon de dessin de sa marionnette, les deux ayant l’effigie de l’artiste, dans une mise en abîme acerbe de l’apprentissage artistique. Tandis qu’Artists Anonymous exposent un tableau à l’intérieur d’un Palais des Glaces, démultipliant ainsi les surfaces picturales et piégeant un spectateur visible de l’extérieur à travers un miroir sans tain. La diversion par le spectacle a trouvé le meilleur moyen pour exercer une surveillance.
Sommaire : The Dummy's Lesson, Eric Duyckaerts, 2000, vidéo, 5 min., courtesy galerie Emmanuel Perrotin
   
ELISE FLORENTY


VOLARON,... (projectiles) Volèrent briques, branchages, carreaux... Volèrent pierres, briques, bouteilles...
Volèrent tracts, insultes, balles..., 2007, c
iment, peinture, polystyrène

Apparition
(en partenariat avec le FID)
Jusqu’au 9 juillet | Galerie Où | 58 rue Jean de Bernardy | Marseille 1er | 06 98 89 03 26

 
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Où peuvent se situer les préoccupations politiques dans le champ de l’art ? La question serait sans doute reformulée par Elise Florenty en « comment » investir l’art de l’urgence, de l’engagement, éprouvé lors de revendications collectives. Pendant un séjour récent en Argentine, l’artiste a rencontré un pays déchiré dans des manifestations concernant la mémoire de la dictature, autour de la possibilité d’effectuer des jugements (jamais réalisés) sur les responsables des milliers de disparus politiques. À la galerie Où, on identifie une illustration satirique de presse sur laquelle l’artiste a placé une photo d’une manifestante brandissant une pancarte : « En vie, maintenant ! ». Celle-ci est aussi le titre de l’exposition : « ce pourrait être une incantation magique ou maléfique, c'est une demande en justice. » Cette dimension vitale traverse étrangement tous les objets inertes de l’exposition. Les images sont exposées sur des structures de tables redressées dans la galerie : sous la géométrie de ces sculptures minimales se cache une pratique répandue des étudiants universitaires argentins cherchant un support mobile d’affichage. Des crayons géants empilés par terre évoquent un slogan de résistance au régime, «les crayons continuent d’écrire» (apparu lors des premières rafles dans l’université en 1976), qui les transforment en armes de combat. Le langage est d’ailleurs un élément central de son travail, qu’il s’agisse d’une pile éphémère de journaux (empruntables) composés de photos de mots et expressions gravés dans le béton de nombreux murs de Buenos Aires, ou bien d’un tas de lettres typographiques en volume, devenues potentiellement des projectiles de guérilla urbaine. Pour traverser l’espace, il faut dépasser la barrière de deux énormes banderoles noires, sans mot d’ordre, perforées comme dans les manifs pour assouplir la résistance au vent, et dessinant au sol un paysage de confettis noirs. S’agit-il du début ou de la fin de la fête ? L’ensemble de l’exposition semble affirmer avec force que tout continue, l’Histoire reste à dessiner. La vidéo Laissez passer l’orage ?, malgré son titre (emprunté au discours de Péron en exil, cherchant à retenir l’espoir d’une lutte) semble apporter une réponse : une route défile en permanence, malgré la fin des bobines, malgré les cuts imprévus dus à la pluie qu’empêche la vision, « l’image saute mais ça continue ». Les bobines ont été trouvées dans la rue par l’artiste, devenues un jouet pour des enfants des rues de la Boca. À un moment du parcours apparaissent furtivement des enseignes de l’industrie automobile, dont les ouvriers furent longtemps un des plus forts noyaux de résistance au régime.
   
ANTHONY DUCHÊNE


Mergus II ,
2008 © JC Lett

Les véhicules de la désinformation
(édition de catalogue avec des textes de Luc Jeand'heur) | jusqu’au 19 juillet | Galerie Bonneau-Samames | 43 rue Dragon | Marseille 06 | 06 71 15 76 97 | www.bonneau-samames.com

 
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L’une des pratiques de piratage des années 70, ancêtres des hackers, pendant les années 70, concernait le détournement des réseaux téléphoniques à travers l’utilisation d’un sifflet avec une fréquence de 2600 Hz (la même qui pilotait les centrales téléphoniques). Dans l’installation Amorces, cette fréquence sonore traduite en chiffres est transférée en volume et entassée dans le coin d’une vitrine-aquarium. Pour Anthony Duchêne, il s’agit de lancer un leurre à la façon d’une amorce de pêche, brouillant les circuits d’information visuelle et sonore. Ses véhicules de la désinformation opèrent un piratage des codes du fonctionnement, de l’imaginaire et de la circulation sonores, à l’image d’un happeau. L’artiste s’est néanmoins intéressé aux dispositifs sonores sans jamais produire du son, envisageant l’univers acoustique comme un système de connexions qu’il étend constamment à d’autres langages. Dans ses dernières expositions, il s’agissait de plonger l’imaginaire du son dans les fonds sous-marins (la « sub-acoustique »), produisant des connexions formelles et sémantiques avec des connaissances et instruments scientifiques liés au monde des abysses. À la galerie Bonneau-Samames, il expose une installation dont on reconnaît certains éléments (haut-parleur, câbles de son, paire de skis), sans qu’elle ne se transforme en image, résistant à une lecture linéaire de sa signification ou fonctionnalité potentielle. Mergus, dont le titre est emprunté à un canard capable de plonger et tenir en apnée, devient alors un hybride entre véhicule sous-marin et module récepteur-émetteur de sons introuvables, tenant sur les pattes d’un oiseau skieur. Les volumes sont ici accompagnés d’un ensemble de dessins qui renvoient autant au dessin technique de certaines mécaniques qu’à une représentation morphologique. Suivant le principe de la désinformation, quelques dessins d'instruments de mesure de séismes sont interceptés par le langage scientifique désignant l’oreille interne, dont dépendent à la fois l’écoute et l’équilibre du corps. Son étude de l’oreille interne rapproche celle-ci du fonctionnement d’un instrument, connectant informations et contextes, jusqu’à rendre indiscernable la part de précision et celle de leurre de l’exercice. L’humour se devine parfois, mais en sourdine.
   
HARALD FERNAGU / JULIE C. FORTIER



Harald Fernagu
The Faust Connection
jusqu’au 2 août | galerieofmarseille | 8 rue du Chevalier Roze | Marseille 02 | 04 91 90 07 98 | www.galerieofmarseille.com


Vanishing Point,
2004, projection vidéo, 56 min.

Julie C. Fortier
Go West Young Man !
jusqu’au 27 juillet | VF Galerie | 15 Bd Montricher | Marseille 01 | 06 14 14 58 81 | www.vfgalerie.com

 

 

 
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C’est une coïncidence insolite que deux galeries privées s’aventurent cet été en quête de l’or, l’une de façon conceptuelle avec Julie C. Fortier, l’autre plus concernée par le théâtre social avec Harald Fernagu. La première s’y est investie littéralement avec l’artiste Yann Sérandour dans la Gold Mining River à la frontière du New Hampshire et du Québec. Dans le prolongement de leur questionnement autour de la valeur, et cherchant à rendre visible le résultat d’un temps de travail artistique, ils semblent être arrivés trop tard à la conquête d’un Ouest déjà exsangue, la fièvre de l'or étant retombée dans les années 50.  Ils ont pu quand même réunir quelques paillettes, soigneusement placées sous vitrine dans une boîte à bijoux. L’esprit aventurier doit parfois se retenir à des formes plus modestes, l’aspiration au grand large s’arrêter au camping le plus proche. Parfois jusqu’à rester immobile : sur une photo, une caravane abandonnée dans l’ancien « domaine des quatre saisons » commence à disparaître engloutie dans la reconquête de la nature. Mais encore Julie C. Fortier ne laisse pas tomber les bras. Prenant l’idée de performance au pied de la lettre (dans le sens d’efficacité), elle s’est entraînée pour arriver à creuser un trou jusqu’à disparaître en une heure dans un terrain vague de Vancouver. L’ironie veut néanmoins qu’étant de plus en plus performante, elle disparaisse aussi plus vite dans le hors champ de l’image (sans garanties de trouver un trésor) . Les deux autres œuvres sont nettement moins convaincantes dans ce contexte : le road movie est évoqué par une fréquence radio qu’elle syntonise dans différents lieux d’expo (celle indiquée par l’écran vide d’un drive in filmé par l’artiste en 35mm, dissociant le son et l’image), ou les tornades qui rappellent la sculpture d’une fille dont les pieds sont ceux de Dorothée du Magicien d'Oz, recouverte d’un carton d’emballage, sa nouvelle maison. Harald Fernagu expose une série de photos qui affichent un certain plaisir de la mise en scène : qui sont ces chercheurs d’or assis autour d’un pot au feu dans un Eldorado étrangement désœuvré ? Au-delà des habits militaires discordants, on est interpellés par leurs visages tôt sillonnés par le temps. L’artiste a proposé à un groupe de compagnons d’Emmaüs un jeu de rôle, de masques, cherchant à « résister à l’enfermement par l’image » dans lequel ils peuvent être associés collectivement. Les personnalités deviennent alors saillantes, écartées de la mise en scène du quotidien, et l’esthétique des photos les transpose dans un XIXe siècle en couleurs. Ce goût de l’anachronisme se prolonge dans l’installation des Cuirassés, des imposantes maquettes de bateaux construits avec toutes sortes de ferrailles, dont la passion bricoleuse, certes un peu lourde et laborieuse, a accouché d’un fantasque cimetière de jeux de guerre déchus.
   
CLARK WALTER



White Power
jusqu’au 12 juillet (sur rdv au tél. 04 95 04 96 11) | La Tour, 3e étage
Friche Belle de Mai | 41 rue Jobin |
Marseille 03 | www.trianglefrance.org

 
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Depuis quelques années, Triangle semble s’être fait une spécialité dans l’invitation de jeunes artistes issus d’une Amérique plutôt rurale, touchée par la religiosité fiévreuse et tenue par les scouts de l’american dream. Non sans compter sur l’énergie des artistes à déborder de ce cadre climatisé avec une violence parfois redoublée. Après Jason Glasser, Jim Skuldt et Ethan Kruszka, c’est maintenant Clark Walter qui expose à la Friche. En investissant son atelier, il transforme entièrement l’espace à la fois en grotte psychédélique, salle de torture, fête de Noël des prisons et peep-show incontrôlable. Arrivée de Norton, ville de trois cents habitants du Kansas, il a dévoré l’espace avec des peintures prenant pour support des affiches de bus où il s’occupe à démembrer les corps et à encagouler des têtes en ku klux klang. Par moments, le politiquement « incorrect » est presque trop appliqué, avec des charges sataniques, racistes ou sexistes qui peuvent se limiter à chercher un effet de choc vite estompé. Le déluge formel a toutefois un pouvoir pulsionnel de sauvagerie qui, pour le pire (la régression ignare) et pour le meilleur (la vitalité du premier degré) semble avoir échappé à toute forme de bonne conscience ou sérieux académique. « Il n’y a qu’à choisir ses stéréotypes », dit-il. Après avoir traversé une porte en forme de vagin géant, c’est un festin d’art plus brutal que brut, qui semble avoir terminé en bagarre.
    MIJARES, LINA JABBOUR

Mijares, Racolage (structure en bois, tréteaux, escarpins, 2008) et Lina Jabbour, Les hachures (détail de dessin réalisé au rouleau à motif, 2008)

D'un point à l'autre
Jusqu’au 2 août | Galerie des Grands Bains Douches de la Plaine | 35 rue de la Bibliothèque | Marseille 01 | 04 91 47 87 92
 
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Un bac à gâcher bleu est transformé en bassin où un petit paysage idyllique évoque les plages d’une île volcanique. Mijares utilise les matériaux habituellement associés à cet outil de maçonnerie (sable, eau, ciment) pour bâtir d’autres significations, moins du côté des vacances que de celui de l’exil. Dans Le Mal du pays, l’artiste essaye ainsi de donner forme aux contradictions qui résultent de l’expérience de l’émigration, entre promesse de réussite, conditions réelles de l’exploitation du travail et rapport idéalisé au pays d’origine. Les projections de réussite sociale dans un pays d’« accueil » se transforment souvent en mirage. Pour cette exposition, Mijares investit surtout des objets liés à l’univers économique du travail (bac à gâcher, diable de manutention, cartons d’emballage, gamelle, thermos). Si parfois l’apparente simplicité des moyens permet de multiplier les lectures des œuvres (Insula Pomorum peut autant évoquer l’utopie dans une dimension dynamique que son appropriation par l’industrie du tourisme), dans certains cas, l’artiste semble confondre image et idée (une pile de cartons d’emballage posée sur un diable reste limitée à sa littéralité). C’est néanmoins Racolage, une installation imposante qui occupe toute une travée de la galerie qui surprend le plus : une longue structure en bois brut ressemble au podium d’un défilé de mode où il est pourtant impossible de tenir débout, car étrangement surélevé pour comprimer l’espace. Quelques pairs de talons aiguilles y ont été abandonnés pouvant autant évoquer la marchandisation fétichiste des objets (les marques de mode gravées grossièrement sur les semelles) que le pouvoir incontrôlable de la séduction dans la déstabilisation des règles du jeu social. Les talons aiguilles peuvent alors être associés à une arme, en résonance avec les canifs plantés sous les marches d’accès à cette plateforme théâtrale. Le travail de Lina Jabbour vient s’inscrire de façon virale dans l’architecture du lieu : une masse végétale envahit les murs et le plafond, laissant son identité fluctuer entre le dessin et la peinture. Le motif répété correspond aux hachures qui débordent d’une feuille pendant la réalisation d’un dessin, reproduits sur un rouleau de peinture. L’artiste utilise une approche « mécanique » pour reproduire un motif lié au hasard ou à l’erreur, cherchant moins le centre d’un sujet que son hors-cadre. Dans la série de dessins Géométries Variables, l’abstraction n’est pas envisagée comme détachée de toute référence au réel mais se trouve plongée dans un morphing de lignes architecturales, organismes cellulaires mutants et substances envahissantes aux reflets cinétiques. Plutôt que des formes abstraites, il s’agit de « corps étrangers ».