COUP DE CŒUR   ALAIN DOMAGALA, JULIEN TIBÉRI
DOMAGALA
TIBERI
Julien Tibéri, Again we cut back to where we left him in a state  of gloom upon Tijuana, 2007

> vernissage mardi 8 janvier à 18h
> du 8 janvier au 2 février
> Galerie Athanor, 5 rue de la Taulière, Marseille 01
> 04 91 33 83 46

 

 
En mai dernier à la galerie SMP, Alain Domagala a réalisé une des plus intrigantes expositions de l’année à Marseille. L’espace se transformait en plan de chantier, où il replaçait des figures habituelles dans son travail (planchers, étagères, tréteaux) dans un jeu entre la planéité de l’image, une 3D archaïque et la mise en forme de questions classiques d’échelle et de perspective. Un portail fermé nous invitait à une promenade d’obstacles, parsemée d’incongruités entre la modélisation du réel et la lecture d’espaces imaginaires. Une salle de sculptures, seulement visible à travers une grille en interdisant l'accès, donnait l'impression d'être une image : placée au milieu de meubles-sculptures, une silhouette noire renvoyant au «modulor» (utilisé par Le Corbusier pour définir l’échelle humaine de l’architecture) était à la fois minuscule et conforme aux lois optiques de la profondeur de champ.
L’exposition à la galerie Athanor poursuit cette perspective de la construction d’objets-espaces qui dilatent certains éléments de ces images de synthèse rudimentaires. L’une d’elles, sorte d’étrange armoire en bois, se transforme en frigo à travers la mise en abîme créée par une publicité des années 50 discrètement placée à l’intérieur de l’image : l’âge du virtuel confronté au bricolage d’un réel avec Photoshop.
Alain Domagala a invité Julien Tibéri à exposer chez Athanor, ce qui présage du dialogue le plus excitant dans cette galerie depuis des années. Julien Tibéri présente actuellement une installation dans l’espace réservé à la galerie RLBQ au Musée d’Art Contemporain. Il s'agit à la fois d'un jeu de transferts entre différents systèmes de reproduction et de circulation de l’information (le fax et la photocopie, la poste et internet), d'une traversée de l’histoire marginale du dessin (la BD porno ou les journaux illustrés du début du XXe siècle) et d'une lecture politique des frontières économiques dans le contexte du système globalisé de l’art. C’est sans doute beaucoup, mais cela prend forme avec une incroyable subtilité, faisant des ellipses entre les indices un ensorcelant jeu de piste.
Les «dessins» exposés sont introduits par un cartel inspiré du graphisme outrancier et incroyablement inventif de L’œil de la police, journal racoleur de faits divers criminels de la Belle Epoque. L’utilisation à des fins politiques de la peur et de l’insécurité n’est évidement pas nouvelle et cela se retrouve ici sur un alignement de télécopies envoyées par un journal de Tijuana où sont reproduits des dessins rappelant la captation d’une caméra de surveillance à la frontière du Mexique et des Etats-Unis. C’était déjà dans la même ville que s’imprimaient sous le manteau les Tijuana Bibles, BD porno des années 30 avec des célébrités d’Hollywood, dont certains logos sont ici imprimés sur le pied d’une sculpture hybride, à mi-chemin du fax, de la boîte aux lettres et de l’imprimante.
Ce qui semble intéresser Julien Tibéri c’est l’interaction actuelle des systèmes de communication à plusieurs vitesses (archaïques ou proches de l’ubiquité) avec les réseaux de notre mémoire dans le rapport à la culture visuelle. L’exposition est envisagée comme un script où le dernier chapitre consistera à renvoyer les télécopies au «death letters office» américain (qui organise la vente aux enchères de lettres perdues), réintégrant ainsi son travail dans une circulation qui puisse échapper au temps défini du musée ou du marché.

Image du sommaire : Peter Friedl, vue de l'exposition au [mac]Marseille. © W. Squitieri

   
   
RÉMI BRAGARD
BRAGARD
Corrosion organisée
, 2007

> vernissage mercredi 9 janvier à 19h
> du 10 janvier au 2 février
> Histoire de l'œil, 25 rue Fontange, Marseille 06
> 04 91 48 29 92
www.galerieho.com

 
Rémi Bragard avait été remarqué il y a trois ans à la galerie des Bains Douches, avec une pièce  semblant vouloir passer inaperçue : face à un mur, trois trépieds de niveaux optiques de chantier dessinaient une petite maison au laser infrarouge. Avec une économie radicale de moyens, il posait là les éléments d’un vocabulaire : construire avec les outils même de construction. Utilisant des outils de mesure et repérage du territoire il faisait proliférer le langage de la sculpture dans l’espace et interrogeait les limites de sa propre définition. Son travail a ensuite amené le ready-made du côté de plus en plus éphémère du jeu de meccano, jusqu’à transformer le temps de l’exposition en compte à rebours pour l’autodestruction de ses œuvres.

Dans Turn Over (exposé à l’occasion d’After Party à la galerie de la Friche), il contournait les normes de sécurité pour pouvoir exposer une très agressive sculpture minimale : attachée à une perceuse, une hélice miroitante coupait l’air tout en nous renvoyant un reflet cinétique proche de l’hologramme. En surchauffe, menaçant parfois d’exploser, ses sculptures peuvent aussi être toxiques. A l’image de Générateur, moteur produisant de la lumière tout en rendant l’atmosphère irrespirable, Rémi Bragard expose Corrosion Organisée à l’Histoire de l’œil, structure composée de chaises dont les pieds disparaissent peu à peu plongés dans de l’acide chlorhydrique. Cette lente corrosion chimique est néanmoins perceptible, et risque d'être même intenable en l'absence de système d’extraction des gaz.
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MARION MAHU
MAHU

> vernissage lundi 28 janvier à 18h30
> du 28 janvier au 2 février
> Galerie du Tableau, 37 rue Sylvabelle, Marseille 06
> 04 91 57 05 34
http://galeriedutableau.free.fr

 
L’air de rien, cherchant presque à faire disparaître ses interventions dans le contexte d’expositions collectives, le travail de Marion Mahu a dessiné un parcours singulier. Au début, il s’agissait de transformer l’architecture à travers sa réduction (un faux mur avec reproduction à l’identique de la fenêtre et des changements de lumière) ou en piégeant la perception (une salle à priori vide dont l’œuvre est détruite par nos pieds au fur et à mesure) pour interroger la domination du visible. Son travail de dessin s'ouvrait néanmoins sur des architectures plus fictionnelles, allant de structures sous-marines pour l’élevage de poissons, ressemblant à des bunkers, à des chantiers arrêtés ressemblant déjà à des ruines. D’ailleurs, le principe de la ruine parcourt certaines de ses dernières œuvres, moins pour faire un quelconque constat sur la fin des utopies que pour y identifier des dynamiques dans la conquête du réel par l’imaginaire.

En 2006 à la galerie de la Friche, on croyait voir à distance une tâche sur le mur pour y découvrir ensuite une illustration de l’encyclopédie de Diderot figurant l’invention d’une lampe à photons. Cependant, Marion Mahu plonge les Lumières dans une logique inversée : il s’agit plutôt de l’invention d’un aspirateur à photons qui absorbe la luminosité pour créer du noir autour jusqu’à engloutir le dessin. A la galerie du Tableau, elle s’est intéressée à l’exposition universelle de Paris en 1889 où était présenté un gigantesque ballon à hélium préfigurant les montgolfières, dans une immanquable démonstration de puissance du progrès technologique. La «conquête de l’air» devient, dans le petit espace de la galerie, une cage de vieux rêves. En résidence à Cul de Sac, l’artiste vient d’exposer à Hambourg invitée par Bernard Plasse et y retournera cette année pour une exposition à la Kunsthalle.
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JEAN-PIERRE COMETTI

COMETTI

Qu'est-ce qu'une règle ?

Jean-Pierre Cometti [Département de philosophie, Université de Provence]

Dans le cadre du cycle De quoi parle-t-on ? Une conférence proposée par l'Ecole Normale Supérieure de Lettres et Sciences Humaines

> vendredi 18 janvier à 18h
> BMVR - Alcazar, 58 cours Belsunce, Marseille 01
> 04 91 55 90 00
www.bmvr.marseille.fr

C’était à Digne en mars dernier qu'avait eu lieu une exposition collective organisée dans un lieu alternatif par Stéphane Bérard. A côté de toute une génération d’artistes proches de Jean-Yves Jouannais (l’auteur de L’Idiotie y exposait aussi), le philosophe Jean-Pierre Cometti rejoignait une nouvelle fois l’une des aventures artistiques le plus stimulantes de ces dernières années : Alain Rivière, Gilles Barbier, Saverio Lucariello, Francesco Finizio, Stéphane Bérard et Nathalie Quintane, accompagnés par Eric Mangion, directeur de la Villa Arson, qui retraçait ensuite l’événement dans Art Press. Proche de la philosophie analytique, Jean-Pierre Cometti est l’un des plus fascinants penseurs contemporains dans le champ de l’esthétique. Les artistes l’ont sans doute perçu plus clairement que le contexte universitaire, et lui-même a souvent été attentif au travail de ses contemporains artistes, chose rare dans le monde «ascétique» de la recherche en philosophie de l’art.

Pour cette conférence, «Qu’est-ce qu’une règle ?», Cometti interroge la «présupposition de l’autonomie de la règle» en dehors de l’acte même de son application. «La capacité d’appliquer une régle s’acquiert par un apprentissage, et cet apprentissage ne se distingue pas de son application. (…) Je connais la signification d’un mot lorsque je sais l’utiliser, et la correction de cette utilisation tient à son usage et à son appréciation publique». S’attaquant à une vision «réguliste» qui trouverait la nature et le fondement des normes dans les «ressources de l’intériorité» (à travers l’introduction d’une distinction entre les faits et les normes), il affirme le «caractère publique de la règle», définie dans le contexte de la vie sociale et ne pouvant être appliquée «que par la médiation d’une pensée (…) sous l’effet d’une obéissance ou d’une décision». Dans le contexte politique actuel aussi «réguliste» précisément, cette conférence devient un manifeste de pensée qui nous permet  chemin faisant», de trouver «une autre manière d’aborder les problèmes», en commençant, comme toujours chez Jean-Pierre Cometti, par «clarifier les termes du débat».
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