COUP DE CŒUR
  KJERSTI ANDVIG / FABRICE PICHAT

Kjersti Andvig, Personne ici n'est innocent (détail), 2008


Fabrice Pichat, Sous influence


Kjersti Andvig
Personne ici n'est innocent
Vernissage vendredi 4 avril |18h30 | Exposition 5 avril - 10 mai |

Fabrice Pichat
Promené par un idiot
Vernissage vendredi 11 avril | 18h30 | Exposition 12 avril - 10 mai |

Proposées par Triangle France |Friche la Belle de Mai | 41 rue Jobin | Marseille 03 | 04 95 04 96 11 |
www.trianglefrance.org |

«Revendications et Représentation : du message au médium – une discussion sur l’art et ses liens au politique» | avec Pap Ndiaye, historien, auteur de «La condition noire» et Bastien Gallet, philosophe |
jeudi 3 avril | 19h | Université de Droit Paul Cézanne | 110 La Canebière | Marseille 1er |

 
Sur le carton de l’exposition, un tatouage rappelant celui d’un prisonnier, remplace un cœur par une pelote de laine fléchée par une aiguille : « knit until death », tricoter jusqu’à la mort. C’est une introduction plutôt enjouée pour une exposition qui ne l’est pas. L’artiste norvégienne Kjersti Andvig mène, depuis presque deux ans, une recherche autant historique que personnelle sur les liens entre la démocratie, la peine capitale et le tricot. Pendant la Révolution Française, les « tricoteuses » étaient des figures payées, en tant que représentantes du peuple, pour assister aux exécutions et haranguer le peuple. Dans le champ de l’art, le tricot est néanmoins, suite à Annette Messager ou Rosemary Trockel, associé à une revendication ambiguë, entre mise à distance d’un rôle assigné aux femmes et réinvestissement d’une pratique. C’est symptomatique qu’une artiste de la génération de Kjersti Andvig, arrivant après la revendication féministe de certains gestes artistiques, s’empare sans fard du tricot le temps d’un projet, avant de passer à autre chose. À la galerie de la Friche, elle a tricoté une énorme architecture que l’on identifie peu à peu comme étant une cellule de prison (où il ne manquent pas des inscriptions de gangs de prisonniers, mêlant motifs hip hop et religieux). Dans le prolongement de ses interrogations sur les démocraties, les lieux où elle s’exerce et où elle est interrogée par ses contradictions internes (dont le système judiciaire est à la fois le reflet et un acteur de changements), Andvig a développé une correspondance avec un condamné à mort noir, en attente dans le couloir de la mort d’une prison du Texas. Selon ses indications précises, elle restitue, à l’échelle 1,  l’environnent carcéral dans ce matériau douillet, établissant un parallèle périlleux entre deux situations personnelles liées à l’attente. L’artiste semble d’ailleurs assumer ce risque car la figure de la « tricoteuse » au moment de la Révolution, signifiait déjà la position du spectateur, dans un voyeurisme guidé par des pulsions. Il reste donc à vérifier comment cette installation engage la responsabilité de l’artiste vis-à-vis de son collaborateur et comment l’art peut se signaler à l’intérieur d’un tel programme, au-delà de la prouesse technique. Plutôt que l’omniscience du titre de l’exposition (Personne ici n’est innocent), c’est le regard de Carlton Turner (le nom du prisonnier) sur sa propre situation qui peut nous aider à y réfléchir : selon lui, le monde serait organisé selon un système de « boîtes » perçues de façon plus ou moins consciente, qui déterminent nos actes et nos réflexions, et dont lui-même ne subirait que leur expression la plus concrète et la plus extrême.
De son côté, Fabrice Pichat tranche par l’épure de son installation (Promené par un idiot), où il s’agit de jouer des conditionnements de la perception en s’adressant « plus au 'chou fleur gélatineux’ (nom donné par de Vinci au cerveau), à ce centre de l’oubli, qu’à n’importe quelle forme de compréhension ».  Ainsi, dans Le mal de l’air (apocalypse maintenant), des moteurs placés au plafond font tourner chacun un fil métallique à une vitesse que les rend uniquement perceptibles à l’oreille, jusqu’à rendre l’écoute « dichotique », balayant le cerveau d’une oreille à l’autre. A l’intérieur de ce film sans images, une table « sous influence », dont les pieds en aluminium deviennent des aiguilles, établit une déconnexion entre le poids de la gravité et l’impression de la voir léviter dans l’espace.
   
LIONEL SCOCCIMARO


Lionel Scoccimaro, Not So Zen Garden, 2007 (musique : Jean-Marc Montera)

Little Bastard
Jusqu’au 26 avril | VF Galerie | 15 bd Montricher | Marseille 01 | 04 91 50 87 62 - 06 14 14 58 81 | www.vfgalerie.com

 
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Dans son dernier ouvrage, Design & Crime, Hal Foster analyse comment la disparition des distinctions culturelles basées sur des critères de classe (dans un double mouvement : valorisation de la culture populaire et vulgarisation de la culture savante) marque l’affirmation d’un goût indistinct, s’opposant à la hiérarchie. Le goût, entendu comme valeur que l’on accorde à un objet culturel, devient ainsi soumis au succès, dans une logique qui promeut le choix individuel et identitaire. Cependant, si chacun est supposé « se construire culturellement », il est aussi produit par ce qu’il consomme. Le travail de Lionel Scoccimaro se situe au cœur de cette problématique. En assumant comme déjà assimilée la disparition de critères de distinction culturelle entre, disons, l’histoire de l’art et l’univers du surf, du rock ou des bikers, il opère à l’intérieur d’un champ culturel où il joue d’une position ambiguë entre le détournement et la célébration. Quelle distance peut-on ménager vis-à-vis de notre fascination par les objets culturels déjà disponibles ? L’exposition à la VF Galerie semble éloigner l’artiste de certaines séries précédentes, plongées dans une certaine culture de l’image, pour l’aventurer sur un terrain formel plus ouvert à l’interprétation. Quand, auparavant, il déplaçait une Austin mini customisée dans la galerie pour évoquer les codes culturels de la culture surf, ici, pour évoquer sa passion de la vitesse et l’adrénaline à dévorer une route, il lui suffit d’exposer un monstre noir, menaçant cracher du feu, moteur surpuissant devenu autonome d’une Harley Davinson. L’esprit « on the road » est néanmoins plombé par un socle en ciment, faisant la pièce basculer plus ouvertement du côté de la sculpture minimale (pouvant évoquer Steven Parrino qui comparait le minimalisme aux carrosseries hot rod). L’ensemble est d’ailleurs plus noir qu’à son habitude, nous faisant passer du vertige d’un bolide à la sérénité d’une installation environnementale. Un bassin dessine les formes d’un jardin japonais dont les cailloux au noir luisant, peints à l’aérographe, viennent contrarier une première impression zen. A l’image d’une culture japonaise qui semble éponger la culture occidentale en intégrant les contradictions qui en résultent, sans les opposer, Not so zen garden réunit à la fois un art de vie ancestral et la surface « finish fetish» d’une sculpture du minimalisme californien
   
MARION MAHU


Marion Mahu, Fast Fish, 2008

Marion Mahu
Jusqu’au 1er avril sur rdv | 06 63 84 99 91 (Marion Abeille) | Cul de Sac | 30 bd de la Libération | Marseille 04

 
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Dans Moby Dick, Melville évoque la différence entre «poisson tenu» et «poisson perdu», recouvrant le partage territorial des mers. Le poisson tenu (ou fast fish) appartiendrait ainsi à celui en droit de le pêcher dans ses zones, tandis que le poisson perdu serait considéré comme un libre gibier pour celui qui s’en emparerait. Marion Mahu associe ainsi sa précédente installation (exposée à la galerie du Tableau) à l’image de ce poisson «perdu» : un ballon à l’hélium, montgolfière dont le voyage se négocie avec le vent. Tandis que sa nouvelle exposition à Cul de Sac (ex-Tohu Bohu), intitulée Fast Fish, donne à voir son travail jusqu’ici le plus imposant, étrange véhicule des mers calé sur terre. C’est l’expansion maritime du XVI siècle qui a permis de développer des outils de calcul du temps de plus en plus précis, de façon à pouvoir déterminer les distances au-delà des repères spatiaux. L’imaginaire poétique du conte est cependant largement débordé ici par la brutalité formelle de la superposition de différentes qualités de bois, dont on devine leurs usages précédents. Dans le contexte de cette galerie--appartement, le lit se serait ainsi hybridé avec le bureau, la table aux rangées de boîtes aux lettres, jusqu’à devenir une formidable caravelle, plutôt celle d’un bricoleur flibustier, ne reconnaissant pas les frontières définies par les autorités. 
   
ALEXANDRA PELLISSIER
 Alexandra Pellissier, série Les cages, dessin, 2008

Lieux communs
Vernissage vendredi 18 avril | 18h30 | Exposition 18 avril - 30 avril | 3bisf | Hôpital Montperrin | 109 av du petit Barthélémy | Aix en Provence | 04 42 16 17 75 | www.3bisf.org

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A partir d’une nouvelle de Raymond Roussel, Alexandra Pellissier a proposé aux patients de l’hôpital psychiatrique Montperrin d’imaginer des machines, des engins volants et autres bricoles imaginaires. Au final, elle s’est retrouvée face à une planète de petits monuments rudes, mélange de roues dentées immobiles et temples aztèques aux rituels ignorés. Digérés par le trait de dessin de l’artiste, confondant les repères d’échelle, cela devient Machu Picchu à Plan-de-Campagne. Amusement Park renvoie ainsi aux leitmotivs déjà explorés par l’artiste, où l’architecture d’un parc thématique croise l’idéalisation de certains non-lieux urbains, à l’image d’un centre commercial mélangeant des palmiers artificiels et la statuaire de jardin versaillais. S’intéressant autant à la science-fiction, qu’à la réfléxion du sociologue américain Mike Davis, il s’agit de voir quelles dynamiques de projection et simulation d’un «idéal» agissent par le biais de la consommation ou du tourisme, pour faire tourner une entreprise de déréalisation de la ville. «Un phénomène fascinant est le tourisme. Il s’agit déjà de regard. Dans la volonté de l’estivant d'aller voir des contrées qu’il ne connaît pas, l’espace se trouve déréalisé, paysage, sites et monuments virtualisés. Le tourisme a engendré ses propres formes d’architecturales (cités balnéaires, parcs à thèmes...), des lieux qui ont été construits de toutes pièces en vue d’accueillir une population en nombre, architecture-décor de villes nouvelles, infrastructures souvent démesurées, et qui une fois vidées après la saison deviennent des lieux désertifiés.»
Poursuivant cette logique, les parcs zoologiques sont parmi les lieux qui le mieux signalent la représentation de «l’exotique», la transformation d’un environnement en décor, et le remplacement de l’expérience du monde en visite guidée.  Le zoo de Berlin est ainsi le point de départ pour une série de dessins où les cages désertées peuvent rappeler de façon inquiétante les jardins intérieurs d’une villa en résidence fermée. L’angoisse risque de se multiplier à la vue des cellules-aquariums dans le contexte de cet hôpital.
Image du sommaire : Alessandra Pellissier, Amusement Park, dessin, 2008

   
JEAN NOEL
Jean Nöel, Akenaton blues, 2004

Géomancies
L'exposition est fermée | Pour la regarder : cliquez ici |

 
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Ouverture inespérée de cette exposition d’un artiste québécois né en 1940, au moment où l’on voit apparaître une génération d’artistes, de Gedi Sinony à Karla Black, ainsi que Sarah Tritz ou Yannick Papailhau à Marseille, dont on peut retrouver le même investissement affectif des matériaux. Jean Noël a néanmoins commencé à exposer à la fin des années 60, et ses sculptures sont sans doute plus assujetties à une autonomie toute formaliste, mais le saisissement demeure. Dans son parcours atypique, on croise au début des formes gonflables plastiques, déjà très aériennes, aux couleurs électriques, proches d’un minimalisme dégonflé, sans la géométrie d’un programme. Il a ensuite amené sa pratique sculpturale du côté de la performance, avec des actions de groupe où le geste de déplier et replier des formes en tissu cherchait à transposer son langage formel dans le contexte instable et non prédéfini de l’espace public. Intéressé par la mécanique des fluides (l’étude du continu déformable, du mouvement et de l’équilibre des corps), il transformait ses sculptures-actions en instruments de mesure relevant « plus de la phataphysique que de la physique ». L’exposition actuelle au Passage de l’Art, malgré un choix d’œuvres monotone, et l’inconsistance de ses nouvelles séries de dessins numériques, réunit des assemblages sculpturaux faits en carton peint, bois et tiges en plastique, hésitant à devenir des figures géométriques branlantes ou des évocations lyriques d’éléments naturels. Il suffit néanmoins d’être attentif aux matériaux souvent industriels ou à l’humour taquin de certains de ses titres (Le carré de l’hypocondrie, Load off fanny, Rafale…) pour  douter de l’image d’un artiste contemplatif devant l’éternel. Proches parfois d’un Richard Tuttle, mélangeant forme et trait, ses sculptures sont davantage portées par des flux dynamiques, des vibrations aquatiques, à l’encontre de la densité statique, des volumes parachevés.
   
BOUCHRA KHALILI

Bouchra Khalili, Straight Stories part 2, vidéo, 3x10’, 2008

Storytellers
Vernissage 4 avril | 18h | Exposition 5 avril - 31 mai | Galerieofmarseille | 8 rue Chevalier Roze | Marseille 02 | 04 91 90 07 98 | www.galerieofmarseille.com |

 
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Au risque de l’épuisement, la Galerie of Marseille poursuit en toute cohérence une programmation thématique autour de regards portés sur le bassin méditerranéen, qui a déjà conduit le FRAC à acquérir des œuvres de trois des artistes exposés (Yto Barrada, Sophie Ristelhueber et Yvan Salomone). C’est maintenant l’occasion de voir le travail de Bouchra Khalili, à la lisière du cinéma et des arts plastiques. Des vidéos qui assument une confiance tenace dans le «réel», laissant toute la place aux récits personnels des personnes rencontrées, à la valeur qu’elle attribue au témoignage, ainsi qu’à la lecture filmée des signes urbains où se (dé)place sa caméra. Cela devient d’ailleurs évident dans le titre d’une série de vidéos (Straight Stories - Des Histoires Vraies), réunissant des récits liés à la migration, au déplacement ou à son impossibilité. L’écriture de l’artiste se situe le plus souvent au niveau des déconnexions quelle introduit entre le son et l’image, entre la transmission d’une mémoire orale et des travellings obsédants qui rendent impossible de déterminer où se situe l’hypothétique frontière et de quel côté se trouve la caméra. Des mouvements circulaires, labyrinthiques, à l’image des parcours dessinés sur une carte par des émigrants clandestins entre les deux rives de la Méditerranée (dans la série de vidéos Mapping Journey).
   
MAGICIENS DE LA FRANCE


Francesco Finizio, Ambulance pour faire l'amour (Ambulance for making love), extrait du catalogue de l'exposition

Alain Rivière, Nöel Ravaud, Laurent Grandchamp, Alexandre Gérard, Francesco Finizio, Xavier Boussiron |
Vernissage 4 avril | 19h | concert nocturne 4 avril | 20h | Tas Creux (composition Noël Ravaud) | Exposition 4 avril - 8 juin | CAIRN | 10 montée Dellacasagrande | Digne-Les-Bains | 04 92 36 70 83 |
www.musee-gassendi.org/cairn |

 
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Après le succès phénoménal de l’exposition Quartier Général à Digne-les-Bains, encore en cours et sans horizon de clôture prévu, Stéphane Bérard revient dans le rôle de commissaire, invité cette fois-ci dans le cadre plus institutionnel du centre d’art du CAIRN, dirigé par Nadine Gomez. Le titre de l’exposition fait ricochet avec celui de la fameuse exposition de Jean-Hubert Martin en 1989 au Centre Pompidou (Les Magiciens de la Terre), accusée à l’époque de jouer la carte de l’exotisme et a posteriori désignée en exemple d’un refus de la vision ethnocentrique de l’histoire de l’art. À Digne, on revient modestement à l’intérieur des frontières hexagonales mais pour mieux mettre en place un «empapaoutage précis». Réunissant Alain Rivière, Nöel Ravaud, Laurent Grandchamp, Alexandre Gérard, Francesco Finizio et Xavier Boussiron, il dessine une cartographie d’affinités qui ont souvent investi les galeries de Marseille. «Ces artistes sont de hauts fonctionnaires de l’ambassade de l’inquiétude qui, à chaque rapport, signalent des glissades et des atermoiements alarmistes, éprouvant et conduisant une realpolitik de sentiments, les meilleurs.» Dans la préface inspirée du catalogue, d’ailleurs magnifique, Stéphane Bérard  signe une ode à l’amitié («impasses heureuses, voies de garage enfin !, issues de secours jamais aux normes, bras en bandoulière, partie de mikado tremblée»), tisse des louanges à cette France «pays frontalier », tout en faisant quelques apartés («Il m’est souvent venu en songe l’idée qu’un jour, si on me proposait de décorer une chapelle, je ferais des fresques et vitraux à la gloire de la sécu.»). C’est d’ores et déjà, l’exposition de l’année à Digne. «Bref, vous nous direz, car si la magie opère, ce sera quand même très mauvais signe».