Emanuel Gat, l’instinct et la chair
La danse contemporaine est aujourd’hui animée par deux logiques : celle qui crée de “belles images" en pariant sur des scénographies ambitieuses, et celle qui fonde leurs discours par et pour le corps. Emanuel Gat relève incontestablement de la deuxième catégorie. Formé à la prestigieuse Batsheva Dance Company en Israël et installé depuis cinq ans à la Maison de la Danse à Istres, le chorégraphe Israélien a récemment créé des pièces pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève ou l’Opéra de Paris. Les représentations de Brilliant Corners à Aix nous donnent l’occasion d’observer son œuvre sobre et intense, à la fois cérébrale et fortement incarnée.
Brilliant Corners © Emanuel Gat Dance
Il y a chez vous une appréhension du corps qui est athlétique, très puissante et en même temps portée vers la notion de grâce. N’est-ce pas une nouvelle forme de classicisme ?
Je ne me préoccupe pas du tout de l’aspect esthétique, gracieux ou élégant dans mon travail. Ce dont vous parlez n’est finalement qu’un effet secondaire du mouvement de la chorégraphie. Si cela prend une dimension qui est proche du classicisme, comme vous le définissez, ce n’est pas quelque chose que je recherche.
Nous pouvons ressentir dans votre travail une certaine universalité...
Ce qui m’intéresse, c’est de toucher la racine des choses. Quand nous travaillons dans ce sens, notre travail devient universel, nous posons des questions fondamentales. Cette démarche peut être lue de manière extrêmement large, et peut donc être interprétée comme une “dimension universelle” mais ce n’est pas à l’origine de ma démarche, je n’ai pas de volonté consciente d’accéder à cela.
Le sport est aussi un élément important qui a défini votre approche du corps. Est-il aussi important aujourd’hui que par le passé ?
Comme j’ai commencé la danse assez tard, mes seules expériences du mouvement venaient du sport. Mais depuis quelques pièces, le mouvement se crée d’abord dans un échange avec les danseurs. Je ne suis pas le chorégraphe exclusif du mouvement : chacun apporte son langage et son contexte corporel… Cette notion est plus présente aujourd’hui dans une méthode d’organisation du groupe, qui permet à l’œuvre de se construire.
Vous avez déclaré qu’il faut “écouter le mouvement plutôt que le regarder”. Que voulez vous dire ?
La danse est une forme d’architecture qui bouge constamment, dans laquelle il y a deux choses qui jouent : l’espace et le temps. Mon travail est d’organiser les danseurs, le mouvement et les idées dans ces deux cadres. A travers cette structure qui est constamment en mouvement, la question du temps est immédiate et prédominante. Mais la première chose que je fais avec le mouvement c’est de le placer dans le temps. L’espace est presque secondaire. L’aspect du temps me force à prendre en compte les notions de rythme, de dynamique, de musicalité : ce sont des notions plus auditives que visuelles.
La musique est infiniment importante dans votre écriture, finalement ?
Elle l’est mais je crois désormais que ma chorégraphie pourrait exister sans ces partitions musicales. Mozart, Coltrane, ces musiques avec lesquelles j’ai travaillé parlent d’elles-mêmes et ce choix m’a amené à réfléchir et à comprendre à quel point ma chorégraphie est devenue indépendante de la musique. À un point tel que désormais je ne peux travailler la chorégraphie qu’en la séparant complètement de la musique. Il y a eu un processus assez long qui a abouti à une pièce sans musique, Silent Ballet, et à partir de là ma conception d’une association permanente et réciproque des deux a complètement changé.
Cela dénote toutefois un rapport passionnel à la musique…
Oui, le médium musical est extrêmement direct et fort. Nous entendons avant de voir, donc dès qu’une musique est choisie, nous savons qu’elle va déterminer l’expérience de la pièce par le public : l’atmosphère, le rythme, l’espace… Mais mes choix musicaux demeurent assez intuitifs, liés à un chemin, une histoire.
Après Brilliant Corners, vous créez une pièce pour le Ballet National de Marseille.
Cette pièce s’appelle Organizing Demons, à l’heure où nous parlons la pièce est loin d’être finie mais l’expression recoupe la notion d’organisation qui je crois est l’essentiel de mon travail. Plus j’avance et plus j’observe ce phénomène : je n’organise pas le mouvement ou les danseurs. La chorégraphie n’est pas ce que nous voyons mais ce qui se passe entre eux. Elle n’est pas incarnée dans les danseurs mais suggère une relation entre eux, dans l’espace, le vide. Elle se manifeste pas des sortes de “démons” qui s’immiscent entre les danseurs et qui déterminent ce qu’ils vont faire et la façon dont ils vont le faire.
Brilliant Corners
Pavillon Noir • 530 avenue Mozart • Aix-en-Provence • du 22 au 25 février • 20h30 sauf le 25 à 19h30 • de 10 à 25 euros • 04 42 93 48 00
www.preljocaj.org